Orwell ou la vérité contre le totalitarisme

04/03/2017
Michel Constantopoulos

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Orwell ou la vérité contre le totalitarisme

In a time of deceit

telling the truth is a revolutionary act.

Une fois de plus, l’actualité a réveillé le spectre de 1984. Nouvellement élu président des États Unis, Donald Trump a soutenu dur comme fer que l’assistance, lors de son investiture, avait été la plus nombreuse de tous les temps. Or les documents (photos, vidéos, témoignages etc.) avaient le mauvais goût de prouver le contraire. Sans sourciller, une conseillère du président déclara qu’il ne s’agissait pas d’une contradiction mais de « faits alternatifs » ! Il s’en est suivi une demande massive du roman d’Orwell dans les librairies, car 1984 décrit justement une société où ce genre de falsification et de mauvaise foi sont devenus systématiques. Il est actuellement au sommet des ventes et en rupture de stock chez l’éditeur ! Et le même phénomène s’était déjà produit récemment suite à d’autres situations (comme les révélations de Snowden sur les écoutes de la CIA) qui évoquent Big Brother et sa redoutable police de la pensée.

 

1984 et les implications intellectuelles du totalitarisme

Orwell a résumé ce qu’il a « vraiment voulu faire » dans 1984 en disant que son but avait été d’exposer « les implications intellectuelles du totalitarisme »[1]. Il a poussé dans ses conséquences logiques la manière de penser de ses camarades intellectuels, et créé un monde où toute pensée serait devenue l’expression de l’idéologie de la classe dominante. Une élite, asservie à ses propres dictats, perdrait les conditions de possibilité d’une vie intellectuelle commune : « Une personne dont l’éducation se serait exclusivement faite en novlangue ignorerait que libre a signifié jadis ‘intellectuellement libre’, tout comme celui qui n’a jamais entendu parler du jeu d’échecs n’a aucune idée du sens secondaire de reine ou de tour »[2]. Par vie intellectuelle il ne faut pas entendre ici une controverse philosophique de haut vol, mais les conditions de penser par soi-même. Orwell s’intéresse aux stratégies visant à saper ces conditions, et susceptibles d’entraîner des transformations profondes et concrètes de notre vie sociale, culturelle et politique.

Dans 1984, ces stratégies opèrent à travers des institutions telles que les « télécrans » obligatoires, la « police de la pensée » et les « deux minutes de la haine ». Celles-ci fournissent les moyens pour surveiller, imposer et surtout renforcer l’allégeance à l’idéologie dominante, résumée par les trois « principes sacrés de l’Angsoc. Novlangue, doublepensée, mutabilité du passé »[3]. La vie d’un membre du Parti, entraîné depuis l’enfance à être ce qui est appelé en novlangue un bien-pensant, tourne autour des mots : arrêtducrime (la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse), noirblanc (aptitude à croire que le noir est blanc et, plus, à savoir que le noir est blanc, et à oublier que l’on a jamais cru autre chose) et doublepensée (technique mentale consistant à se rappeler que les événements du passé, continuellement récrits et modifiés, se sont déroulés de la manière désirée et oublier qu’on les a modifiés)[4]. On s’en doute que la vie intellectuelle du monde de 1984 ne ressemble en rien à ce que nous connaissons. Comme l’écrit James Conant : « le roman d’Orwell force ses lecteurs à se poser la question suivante : la théorie philosophique reste-t-elle inoffensive quand elle est mise en œuvre dans certains cadres institutionnels, adossée à un pouvoir d’État et impitoyablement mise au service de fins idéologiques ? »[5].

Une des préoccupations centrales de l’œuvre d’Orwell, c’est que le travail des intellectuels puisse être mis au service des fins totalitaires. Il ne s’agit pas seulement des régimes politiques comme l’Espagne de Franco, l’Italie de Mussolini, l’Allemagne de Hitler et la Russie de Staline, regardé souvent comme l’incarnation historique de Big Brother. Orwell s’est donné beaucoup de peine pour désavouer cette interprétation de 1984 par des interviews, des lettres et des communiqués de presse. Il est d’ailleurs amusant que cette lecture ait trouvé son pendant dans la presse soviétique des années 1980, qui affirmait que le roman décrit « le syndrome du capitalisme contemporain avec lequel, faute de mieux, il nous faut coexister aujourd’hui »[6] ! Le fait remarquable, pour Orwell, c’est que la mauvaise foi opère en faisant violence au langage et, à cet égard, nul n’était plus à blâmer que les intellectuels compagnons de route de l’establishment anglais : voilà la vraie cible du roman. Le « Parti intérieur », qui dispense l’Angsoc et dirige l’aire n° 1 d’Océania, est composé d’intellectuels radicaux, comme ceux qu’il a vu à l’œuvre lors de son expérience de combattant à la guerre d’Espagne, expérience racontée dans Hommage à la Catalogne [7].

Orwell nous rend attentifs au totalitarisme qui émane de pratiques plus envahissantes et plus proches de nous que celles exercées par un régime politique autoritaire. « On n’a pas besoin de vivre dans un pays totalitaire pour être corrompu par le totalitarisme. La prédominance de certaines idées peut à elle seule répandre une sorte de poison »[8]. Certaines pratiques journalistiques comptent parmi ses exemples favoris : dans Hommage à la Catalogne, il discute « la question apparemment triviale » de diverses « habitudes de pensée » qui rendent certains écrits diffamatoires et de campagnes de presse, avec le pouvoir d’engendrer « les dommages les plus mortels »[9]. Prenant les intellectuels pour cible, ces stratégies visent « l’abolition de la liberté de pensée jusqu’à un degré inconnu dans les époques antérieures »[10]. Elles sont nommées totalitaires car leur but est de « parvenir à un contrôle total de la pensée, de l’action et des sentiments humains »[11]. Ainsi, dans 1984, l’endoctrinement vise les membres du « Parti extérieur », dont la liberté est restreinte jusqu’et y compris le domaine du plaisir sexuel, considéré comme une source de liens difficiles à contrôler : « Le désir était un crime de la pensée »[12].

Par contre, personne ne se soucie des prolétaires, bien qu’ils représentent 85% de la population d’Oceania : ni de ce qu’ils font, ni de ce qu’ils disent ou pensent, pourvu qu’ils pointent à l’usine. « Le dur travail physique, l’entretien de la maison et le souci des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et remplissaient leurs esprits. (…) La criminalité à Londres était considérable. Il y avait tout un État dans l’État, composé de voleurs, de bandits, de prostituées, de vendeurs de drogue, de trafiquants de toutes sortes ; mais, comme tout cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune importance. Le puritanisme sexuel du Parti ne leur était pas imposé. Les relations sexuelles n’étaient pas punies, le divorce était autorisé. D’ailleurs, même le culte religieux aurait été permis si les prolétaires avaient manifesté le moindre signe de désir ou de besoin d’en avoir un »[13]. Ainsi, dans 1984, leur vie continue à ressembler à celle du petit peuple, dépeint par Orwell en 1941 dans Le Lion et la Licorne et en 1944 dans Le Peuple anglais[14].

De son côté, la vie des membres du Parti est décrite selon des tendances observées dans l’élite intellectuelle anglaise, de gauche comme de droite. Poussées à l’extrême, elles donnent naissance à un univers de cauchemar : « La morale à tirer de ce dangereux cauchemar est simple : Ne permettez pas qu’il se réalise. Cela dépend de vous »[15]. Après son retour d’Espagne en 1937, Orwell n’a eu de cesse de le marteler : « si on ne dénonce pas les symptômes inquiétants (on) contribue purement et simplement à la montée du totalitarisme ». Le danger semble venir du fait que les idées totalitaires ne s’accommodent que trop bien des repères que nous offre la communauté de nos « camarades », ceux dont nous nous sentons solidaires. « Je ne crois pas que le type de société que je décris (dans 1984) arrivera nécessairement, mais je crois (…) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver. Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. (…) Le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout ». Le risque principal, c’est que nous soyons privés des repères dont dispose celui dont la pensée doit répondre devant les faits. D’où l’importance de la notion de vérité, le credo d’Orwell : « les faits existent et on peut plus ou moins les découvrir »[16].

La vérité est ici à entendre au sens « ordinaire », par opposition ni à littéraire, ni à métaphorique, ni à scientifique, ni à technique, mais à métaphysique, comme le souligne Conant : « les usages que la poésie et la science font du langage relèvent tout autant du langage ordinaire que quand vous appelez votre chat ou demandez à quelqu’un de vous passer le beurre »[17]. La préservation de la vérité est pour Orwell la condition première et nécessaire d’une vie libre. « Ce qu’il y a de véritablement effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque au concept de vérité objective : il prétend contrôler le passé aussi bien que l’avenir (…) On peut espérer que la mentalité libérale – qui conçoit la vérité comme quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelque chose que l’on peut fabriquer selon les besoins du moment – survivra »[18]. Un fossé sépare cette conception des approches constructivistes et relativistes de la vérité[19].

Ceux qui, comme Ponce Pilate, seraient tentés de demander : « Qu’est-ce que la vérité ? », pourront se référer à la petite fable suivante, racontée par Bertrand Russel : « Lorsqu’on souhaite savoir si un certain livre se trouve dans une bibliothèque, on consulte le catalogue : les livres qui y sont mentionnés se trouvent probablement dans la bibliothèque, ceux qui n’y sont pas mentionnés ne s’y trouvent probablement pas. Le catalogue fournit donc un critère pour savoir si un livre se trouve ou non dans la bibliothèque. Mais, même si on suppose un catalogue parfait, il est évident que, lorsque nous disons que le livre est dans la bibliothèque, nous ne voulons pas dire qu’il est mentionné dans le catalogue. Nous voulons dire que le livre réel doit se trouver quelque part dans les rayonnages »[20]. Transposons : dans le monde de 1984, lorsque toutes les archives auront été falsifiées par le Parti, de sorte que nous ne disposions plus de critère pour décider si tel événement a eu lieu ou non, la phrase « E a eu lieu » gardera son sens, qu’elle soit vraie ou fausse. Pour le dire autrement, quand bien même aucune théorie de la vérité ne parviendrait à faire l’unanimité, le concept ordinaire de vérité garderait son sens élémentaire de correspondance entre un énoncé et un fait.

Si Orwell n’a cessé d’attirer l’attention sur les pratiques et les institutions qui, dans nos sociétés, cultivent l’hostilité envers la « véracité », c’est parce qu’il a voulu identifier les symptômes précoces du totalitarisme, plutôt que ses signes les plus tardifs et les plus flagrants, comme les camps de concentration ou la police secrète. Le noyau originaire du mal est constitué par une sorte de « mensonge organisé », dont la conséquence logique, poussée à l’extrême, serait « l’exigence de ne plus croire dans l’existence même de la vérité objective »[21]. C’est cela qui fait véritablement du totalitarisme l’ennemi de la liberté. Au-delà des atrocités qui résultent inévitablement des modes de pensée totalitaires, leur « implication intellectuelle » est leur aspect le plus effrayant, sapant la possibilité de mener une vie dans laquelle on soit libre de penser ses propres pensées et former sa propre idée sur les événements et leur sens. « Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des ‘atrocités’, mais qu’il s’attaque au concept de vérité objective »[22].

Les thèmes centraux de 1984 sont issus directement des expériences de son auteur pendant la guerre civile espagnole. « Je n’ai que peu d’informations de première main sur les atrocités de la guerre civile espagnole. Je sais que certaines ont été commises par des républicains et d’autres, en bien plus grand nombre, (…) par les fascistes. Mais ce qui m’a frappé à l’époque, et ne cesse de me frapper depuis lors, c’est qu’on ne croit ou ne refuse de croire aux atrocités que sur la seule base des préférences politiques. Chacun croit aux atrocités de l’ennemi et refuse de croire à celles de son propre camp, sans jamais se donner la peine d’en examiner les preuves »[23]. Il ne s’agit pas simplement ici de dénoncer la falsification délibérée d’une description. Nous savons que l’usage du langage pour dire des mensonges est aussi vieux que le langage lui-même. Lacan notamment, a insisté sur l’effacement délibéré de la trace, plus que sur la trace elle-même, comme caractéristique propre au langage. Mais lorsque nous mentons, nous ne perdons pas pour autant la capacité de relater les faits correctement ou d’utiliser un concept nié dans d’autres contextes. Orwell veut précisément attirer notre attention sur un processus de formation des croyances qui nous fait perdre cette capacité.

« Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement ; mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattu dénoncés comme des lâches et des traitres, et d’autres qui n’avaient jamais essuyé un coup de feu salués comme les héros de victoires imaginaires ; j’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. (…) Ce genre de chose m’effraie car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde »[24]. 1984 est la description d’un tel monde.

Il y a donc bien une différence, et elle est si importante pour Orwell, entre un simple mensonge et un usage du langage qui entrave notre capacité à entretenir avec la vérité le type de relation qu’implique encore un pur mensonge. Ceci porte le débat sur le totalitarisme beaucoup plus près de nous et de nos habitudes de pensée que ne le fait la dénonciation des camps ou de la police secrète. Les intellectuels britanniques, bien que vivant sous un régime démocratique, avaient certaines croyances sur ce qui se passait en Espagne pendant la guerre civile et attachaient une grande importance aux événements sur lesquels elles portaient. Beaucoup ont agi selon ces croyances et certains en sont morts. La dimension totalitaire de la situation résulte de leur détermination à ne croire que les comptes rendus accrédités par leurs partis politiques respectifs, déterminés de leur côté à n’admettre que la part des événements qui leur convenait politiquement. Ainsi, les croyances des intellectuels britanniques concernant ce qui se passait en Espagne n’avaient aucune relation avec ce qui s’y passait réellement, pas même la relation qu’implique un mensonge ordinaire. Cette situation a inspiré ce qui se passe dans 1984, et fait encore aujourd’hui toute l’actualité du combat d’Orwell.

« Le risque est grand que ces mensonges, ou en tout cas des mensonges de ce genre, ne deviennent de l’histoire. (…) Quoi qu’il en soit, il s’écrira bien une histoire et, une fois que ceux qui se souviennent vraiment de la guerre seront morts, elle sera universellement acceptée. De sorte que, en pratique, le mensonge sera devenu vérité »[25]. Dans 1984, le héros, Winston, travaille au ministère de la Vérité, dont la mission consiste à falsifier les documents du passé : « journaux, livres, périodiques, pamphlets, brochures, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies »… Il s’agit de prouver, à l’encontre des faits réels, la véracité des prédictions du Parti : « Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. (…) L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. » [26] La vérité ordinaire ne suffit pas au Parti, qui prétend détenir une vérité métaphysique, éternelle. « En fait, pensait Winston tandis qu’il rectifiait les chiffres du ministère de l’Abondance, il ne s’agissait même pas de falsification. (…) La plupart des données traitées n’avaient pas la moindre relation avec quoi que ce soit dans le monde réel, même pas le genre de relation que comporte un pur mensonge »[27].

Un exemple : dans 1984, le monde est partagé entre trois grandes puissances : Eurasia (la Russie ayant absorbé l’Europe), Estasia (autour de la Chine) et Océania (l’Amérique ayant absorbé l’Empire britannique). Ces puissances sont entre elles dans un état de guerre perpétuel où les alliances changent continuellement. Or ce que le Parti dit être vrai aujourd’hui, doit l’avoir été depuis toujours : « Les événements passés n’ont pas d’existence objective (…), le passé est ce que le Parti veut qu’il soit »[28]. Lors d’un meeting, alors que l’orateur harangue la foule contre Eurasia, il reçoit à la tribune une note manuscrite, l’informant que l’alliance a changé : Estasia est le nouvel ennemi. Que fait l’orateur ? Il poursuit son discours, en modifiant le nom de l’adversaire. Et la foule, sourde au changement, est toujours prête à le suivre ! Or cela ne suffit pas : encore faut-il que le ministère de la Vérité mette tous les documents du passé en accord avec la nouvelle donne, de sorte que Oceania semble avoir toujours été en guerre contre Estasia. Winston se dit : « Le passé n’avait pas seulement été modifié, il avait été bel et bien détruit. Comment en effet établir même le fait le plus évident quand il n’existait plus de témoignage ailleurs que dans votre mémoire personnelle ? »[29]. A la fin de ce processus, « le passé était effacé, l’effacement oublié et le mensonge devenait vérité »[30].

La mutabilité du passé est associée dans le roman à la modification de la langue, comme outil de domination totalitaire. « Ne voyez-vous pas », explique à Winston non sans complaisance un théoricien du Parti, « que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées (…) Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os »[31]. Par exemple, il est superflu d’utiliser, en plus du mot « bon », les mots : mauvais, excellent, splendide, etc.  Inbon, plusbon, doubleplusbon, ne font-ils pas aussi bien l’affaire ? En privant la pensée de nuances, on détruit la possibilité même de penser par soi-même. « La Révolution sera complète quand le langage sera parfait (…) En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. L’orthodoxie, c’est l’inconscience »[32].

En effet : « L’orthodoxie, dans son sens plein, exige de chacun un contrôle de ses processus mentaux aussi complet que celui d’un acrobate sur son corps. (…) Une inlassable flexibilité des faits est à chaque instant nécessaire ». Ces opérations forment la doublepensée, « vaste système de duperie mentale » où « le mensonge (est) toujours en avance d’un bond sur la vérité »[33]. Il s’agit d’un processus à la fois conscient, pour gagner en précision, et inconscient, pour effacer l’impression de falsification, qui entraînerait un sentiment de culpabilité[34]. La doublepensée par enchaînement des contraires (savoir et ignorance, cynisme et fanatisme) caractérise la société océanienne. « L’idéologie officielle abonde en contradictions, même quand elles n’ont aucune raison pratique d’exister ». Même les noms des quatre ministères « font ressortir une sorte d’impudence dans le renversement délibéré des faits. Le ministère de la Paix s’occupe de la guerre, celui de la Vérité, des mensonges, celui de l’Amour, de la torture, celui de l’Abondance, de la famine »[35]. 1984 a parfois l’allure d’une vaste construction ironique (par antiphrase). Le cauchemar voisine à une immense plaisanterie, suscitant l’angoisse par perte des repères.

 

Une folie dirigée

La coexistence des contraires dans la doublepensée de la société océanienne fait penser à une remarque de Freud sur le travail du rêve : « La manière dont le rêve exprime les catégories de l’opposition et de la contradiction est particulièrement frappante : il ne les exprime pas, il paraît ignorer le non. Il excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet. Le rêve représente souvent aussi un élément quelconque par son désir contraire, de sorte qu’on ne peut savoir si un élément du rêve, susceptible de contradiction, trahit un contenu positif ou négatif dans les pensées du rêve »[36]. Cette propriété du rêve se retrouverait selon Freud dans les langues primitives qui « s’expriment à ce point de vue là comme le rêve : elles n’ont au début qu’un mot pour les deux points opposés d’une série de qualités ou d’actions (fort-faible, vieux-jeune, proche-lointain, lié-séparé). Les termes spéciaux pour indiquer les contraires n’apparaissent que tard, par légère modification du terme primitif »[37].

 

Cette idée s’appuie sur une étude linguistique de Karl Abel sur le sens opposé des mots originaires. Abel soutenait que la présence de tels mots est constante dans le vieil égyptien et signalait qu’on peut en trouver des traces dans les langues sémitiques et indo-européennes. Freud y voyait une concordance entre le fonctionnement de l’inconscient et un état originaire de la langue[38]. On peut y voir un de ces mythes scientifiques dont son œuvre est émaillé, comme Totem et tabou, Moïse, voire l’Œdipe. Le travail de Abel a été entre temps critiqué par Emil Benveniste[39] d’un point de vue structuraliste, qui évacue la question des origines. La langue est vue comme un système, comportant d’emblée ses règles fondamentales, qui sont des invariants. Mais au-delà de ce débat, la remarque de Freud sur l’absence de négation dans l’inconscient et son imperméabilité aux principes de contradiction et du tiers exclu garde pour nous ici toute sa valeur.

Pour s’en apercevoir, il suffit de la comparer non avec le travail de Abel mais avec le récit du rêve qui la précède dans la Traumdeutung. Le voici : « La nuit qui précéda l’enterrement de mon père je vis en rêve un placard imprimé, une sorte d’affiche, quelque chose comme le ‘défense de fumer’ des salles d’attente des gares. On y lisait :

 On est prié de fermer les yeux

ou

On est prié de fermer un œil,

Ce que j’ai l’habitude d’écrire ainsi :

On est prié de fermer les yeux/un œil.

Chacune de ces formules à son sens particulier et dirige l’interprétation de manière différente. J’avais choisi le cérémonial le plus simple, sachant ce que mon père pensait de ces sortes de choses ; certains membres de la famille m’avaient désapprouvé, objectant le qu’en-dira-t-on. D’où l’expression allemande ‘fermer un œil’ (user d’indulgence). Il est facile ici de comprendre la confusion exprimée par le ‘ou bien’. Le travail du rêve n’a pu parvenir à trouver un mot unique, mais ambigu, qui représentât les deux pensées ; ainsi, dans son contenu même, les deux idées principales sont déjà séparées »[40].

Le traducteur note à cet endroit que la dualité n’apparaît pas en français où l’on dit « fermer les yeux » dans le sens de « être indulgent ». Notons que le « ou bien » apparaît dans le rêve à la pace d’un mot équivoque que le travail du rêve n’a pu trouver pour achever son œuvre de censure. L’écriture sous forme de fraction laisse l’interprétation du rêve ouverte entre les différentes articulations de deux vœux : d’une part « on est prié de fermer un œil », c’est à dire d’être indulgent selon l’expression allemande ; d’autre part « on est prié de fermer les yeux », où s’exprime un vœu de mort à l’égard du père. Le « ou », c’est à dire la disjonction représentée ici par la barre tracée par Freud, est-il inclusif (le rêve serait alors à traduire : bien qu’il y ait un vœu de mort on est prié d’être indulgent) ou au contraire exclusif (le vœu de mort exclut l’indulgence) ? Freud laisse la question en suspens et l’on mesure le poids d’une interprétation qui trancherait[41].

Un troisième « ou bien », ni inclusif ni exclusif, apparaît dans le cas du choix forcé, auquel nous avons affaire dans 1984, dans le dialogue qui a lieu entre Winston et O’Brien dans les intervalles des séances de torture. La question est : « deux plus deux font-ils quatre ou bien cinq si tel est le vœu du Parti ? » Elle évoque l’opération de l’aliénation dans les rapports du sujet à l’Autre. Celle-ci se pose en termes de : « pas l’un sans l’autre », ce qui a pour conséquence un « ni l’un ni l’autre ». C’est le choix du signifiant, non-identique à lui-même, qui représente un sujet pour un autre signifiant. Si en effet  un élément du rêve peut traduire un contenu positif aussi bien que négatif dans les pensées du rêve, c’est du fait de la non-identité du signifiant à lui-même. La phrase : « le mot obsolète est lui-même obsolète », en est un exemple. L’aliénation fait que le sujet n’apparaisse que dans la division, la coupure entre deux signifiants, dont aucun ne le représente entièrement. Ainsi, dans le symptôme de l’homme aux rats : maigrir pour ne pas être gros (dick) comme Dick, le rival haï.

Lacan a montré que ce « ou bien » aliénant se retrouve dans le langage, dans des expressions comme : « la bourse ou la vie », « la liberté ou la vie ». À chaque coup, on y perd nécessairement l’un des termes, chaque fois le même. « Si je choisis la bourse, je perds les deux. Si je choisis la vie, j’ai la vie sans la bourse, à savoir une vie écornée »[42]. La réunion (au sens des ensembles) fait que nous ne pouvons avoir ni l’une ni l’autre sans perte. Lacan affirme que le choix forcé fait intervenir un facteur particulier qu’il nomme « facteur létal » : la mort du sujet. Dans 1984, Winston a noté dans son journal secret : « La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit »[43]. Quand il se fait arrêter pour avoir aimé une femme et s’être levé contre le Parti, l’enquêteur, O’Brien, exige de lui de rejeter cette vérité ordinaire, car si le Parti annonce que deux et deux font cinq, il faut le croire. « C’était comme si une force énorme exerçait sa pression sur vous. Cela pénétrait votre crâne, frappait contre votre cerveau, vous effrayait jusqu’à vous faire renier vos croyances, vous persuadait presque de nier le témoignage de vos sens »[44].

O’Brien lui montre quatre doigts et lui demande d’y voir cinq. Face à ce choix forcé, Winston ne peut que perdre dans tous les coups. « Quatre ou bien cinq ? » Si d’un côté il apparaît comme sens (quatre, vérité ordinaire), de l’autre il s’évanouit (cinq, négation des sens). En renonçant à la vérité, il s’aliène aussi la vie. « Après tout, comment pouvons-nous savoir que deux et deux font quatre ? Ou que la gravitation exerce une force ? Ou que le passé est immuable ? Si le passé et le monde extérieur n’existent que dans l’esprit et si l’esprit est susceptible de recevoir des directives ? Alors quoi ? »[45] Ces interrogations angoissées montrent que la pensée totalitaire n’exige pas seulement de Winston de nier la validité de son expérience, mais l’existence même d’une réalité extérieure. « L’hérésie des hérésies était le sens commun. Et le terrible n’était pas que le parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu’il se pourrait qu’il eût raison »[46]. On voit pourquoi la vérité ordinaire est pour Orwell la condition d’une vie libre.

 

Mais attention ! Quand O’Brien montre quatre doigts et demande à Winston d’y voir cinq, il ne lui demande pas simplement qu’il se conforme ainsi au vœu du Parti. Il ne veut pas non plus que Winston rejette le témoignage de ses sens pour obéir à l’exigence du Parti. Ce qu’il veut, « c’est que Winston croit qu’il y a cinq doigts en face de lui au lieu des quatre doigts levés – et que la raison de cette croyance ne soit pas que le Parti veut qu’il le croie, mais qu’il voit cinq doigts si le Parti le veut »[47]. La doublepensée apparaît comme une opération à proprement parler incohérente, un « aveuglement conscient » consistant à « dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement »[48]. Cette dislocation du sens de la réalité opérée par le totalitarisme forme ce qu’Orwell appelle « un système de pensée schizophrénique »[49]. Ainsi, dans 1984, « la condition mentale dominante doit être la folie dirigée »[50]. Le sujet est appelé à vivre dans deux mondes parallèles mais séparés : la réalité consensuelle et le royaume des hallucinations et du délire, si proche du rêve[51]. Cela ressemble de manière frappante à bien de choses que dit Schreber dans les moments où il a le plus conscience de lui-même, sur sa relation avec la réalité. N’est-ce pas un fait d’observation courante qu’un délire d’empoisonnement ou de persécution n’empêche pas le délirant de se nourrir correctement ou d’échanger tout bonnement avec son entourage ?

Le délire serait-il donc la condition optimale pour l’opération totalitaire ? Pour s’y conformer, la tâche est ardue : il faut savoir et oublier à la fois des aspects de la réalité, au gré de décisions arbitraires, alors que tout lien avec la vérité objective est devenu caduque. C’est pourtant la facilité avec laquelle les intellectuels peuvent se prêter à ce processus qui, depuis Orwell, nous surprend le plus. Le totalitarisme ne nous est pas étranger ; son germe est tapi au sein de ce qui nous lie avec nos camarades, dans notre capacité à négliger les faits et la vérité pour protéger nos idéaux. Il implique une vision tragique du monde, absurde, d’où le sens s’est absenté. Il occupe un espace aux contours flous, entre ironie et cauchemar : « Dites-moi, demanda Winston. Quand me fusillera-t-on ? Ce peut-être dans longtemps, répondit O’Brien. Vous êtes un cas difficile. Mais ne désespérez pas. Tout le monde est guéri tôt ou tard. À la fin, nous vous fusillerons »[52]. Même la mort n’est pas un refuge pour les habitants d’Oceania : seuls les bien-pensants y ont accès.

 

[1] G. Orwell, Essais, articles et lettres, Ivrea-Encyclopédie des nuisances, 1995-2001 (EAL), IV, p. 551. Cité in J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, Marseille, Agone, 2012.

[2] G. Orwell, 1984, Gallimard-Folio, 1950, p. 436.

[3] 1984, p. 43.

[4] 1984, p. 300-3. La « mutabilité » du rôle joué par Trotski dans la révolution d’Octobre fournit à cet égard un excellent exemple.

[5] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, op. cité. p. 92.

[6] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, op. cité. p. 95.

[7] G. Orwell, Hommage à la Catalogne, Ivréa, 1982. Cf. aussi : Louis Gill, George Orwell de la guerre civile espagnole à 1984, Lux, 2011.

[8] EAL, IV, p. 86.

[9] G. Orwell, Hommage à la Catalogne, appendice II.

[10] EAL, II, p. 172.

[11] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, op. cit. p. 95.

[12] 1984, p. 101.

[13] 1984, p. 106-7.

[14] EAL, respectivement : II, p. 73-140, et III, p. 7-53.

[15] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, op. cit. p. 97-8.

[16] EAL, II, p. 324.

[17] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, op. cité. p. 45.

[18] G. Orwell, A ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 82.

[19] Pour Foucault, par exemple : « la vérité est liée circulairement à des systèmes de pouvoir qui la produisent et la soutiennent ». In : « Entretien », Dits et écrits, Gallimard, 2001, vol. II, p. 160.

[20] B. Russel, Essais philosophiques, PUF, 1997, p. 173-4.

[21] EAL, IV, p. 79.

[22] EAL, III, p. 116.

[23] EAL, II, p. 316.

[24] EAL, II, p. 322-3.

[25] EAL, II, p. 323-4.

[26] 1984, p. 62-3.

[27] 1984, p. 63-4.

[28] 1984, p. 302-3.

[29] 1984, p. 56.

[30] 1984, p. 111.

[31] 1984, p. 79.

[32] 1984, p. 80-81

[33] 1984, p. 304-5.

[34] 1984, p. 303-4.

[35] 1984, p. 306-7.

[36] S. Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 274.

[37] S. Freud, L’interprétation des rêves, op. cité. p. 274, note 2.

[38] S. Freud, « Sur le sens opposé des mots originaires », L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.

[39] E. Benveniste, « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne », Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard TEL, 1966, vol. I.

[40] S. Freud, L’interprétation des rêves, op. cit. p. 273-4.

[41] Cf. Marc Darmon, Essais sur la topologie lacanienne, Éditions de l’Association freudienne, 1990.

[42] J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 192. Lacan fait même apparaître la latence d’une aliénation dans le cogito : si le sujet apparaît d’un côté comme sens (je pense), produit par le signifiant, de l’autre il apparaît comme aphanisis, fading, évanouissement de l’être (je suis).

[43] 1984, p. 119 et 353.

[44] 1984, p. 118.

[45] 1984, p. 118.

[46] 1984, p. 118.

[47] Cf. J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, op. cit. p. 123.

[48] 1984, p. 304.

[49] EAL, IV, p. 83.

[50] 1984, p. 307.

[51] Cf. S. Freud, L’inconscient, EPEL L’Unebévue, 1992, p. 37 (et la note).

[52] 1984, p. 385.

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