LÂCHER SUR LA PAROLE et IMPRESENCE

Incasables et déssolés
Fertiliser les interstices
Qu’est-ce que parler veut dire
Dispositifs d’élaboration collective et papotages

05/11/2011
Sonia Weber

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LÂCHER SUR LA PAROLE et IMPRESENCE

Une fois de plus, je me retrouve dans l’embarras. Comment poursuivre ? Faut-il poursuivre nos pérégrinations ? Fin juin déjà nous ne savions pas ; nous avions laissé les choses en suspend… « On ne sait pas, on ne peut pas dire plus pour l’instant » disait Roland, « il faut voir, laisser venir » … Le chemin se fait en marchant. Plus ça va, plus on avance, plus on s’éloigne des terres connues, tant d’un point de vue « pratique clinique » que d’un point de vue « théorique ». On avance donc à petits pas, en tâtonnant, jamais trop sûrs de notre coup, d’où une certaine hésitation pour gravir des chemins escarpés. Tentative d’une poétique du vide à ne pas remplir trop vite ; d’une poétique du dépouillement, d’un non savoir supporté, « vraiment » ….

 Un frein majeur pour continuer

Nous sommes dans l’attente des avancées du projet Kairn, dans le cadre de Visa-Vie et de sa réception, ou pas, par le Conseil Général. Ce point est important tant l’intrication entre nos élaborations théoriques, ce séminaire donc, et ces « créations discursives » que sont les propositions Kairn et Au Pré d’Eux, est grande. Nos tentatives de théorisation, sont là pour rendre compte, pour penser, nourrir une pratique ; il ne s’agit pas d’un plaquage théorique, d’où bien souvent l’approche de questions dans leur négativité… « ce n’est pas », « on ne peut pas dire que … », mais « on ne sait pas ce que c’est… ». Il y a un va et vient incessant entre la réflexion « théorico clinique » et les avancées concrètes d’un dispositif qui puissent les accueillir. A ce jour, les responsables de la protection de l’enfance que nous avons rencontrés, trouvent le projet très intéressant. Cela pourrait correspondre à bien des situations, mais il ne passera pas les fourches caudines des appels d’offres, nous disent-ils. Il conviendrait de se rattacher aux grosses structures, car à ce jour il n’y aura pas de créations de nouvelles structures mais redéploiement à effectifs constants, dans les structures existantes.  Nous risquons de ne rentrer dans aucune case, rejoignant par-là les « incasables » pour lesquels le projet est fait. Incasable[1]. Terme que tout le monde s’excuse de prononcer. Ce terme pourtant je l’affectionne. Ils ne rentrent dans aucune case, ils sont hors murs, hors cadres, hors institutions, hors normes, hors nosographies. Mais peut être que le souci n’est pas tant qu’ils soient incasables, mais bien plutôt le besoin que nous avons de mettre des étiquettes, de ranger les personnes, les comportements, dans des cases, qui nous assignent tous à résidence. Bio politique du pouvoir, qui maîtrise, qui contrôle. Leur échappée n’est peut-être pas si négative que ça ! ou du moins pas de ce point de vue-là.

Incasable :  sans casa, sans maison, sans famille. Indication pour nous de ne pas vouloir trop institutionaliser les affaires, de ne pas vouloir aussi réparer ce qui n’a pas ou mal fonctionné, souvent dès le départ.  Rappelons-nous ce que Roland dit régulièrement : Il faut soigner la rupture. « Ces milliers de jeunes pris en charge par l’A.S.E. sont en fait assimilés aux autres jeunes de la société. Ils vivent en foyer ou en famille d’accueil, ils sont scolarisés, ils sont considérés comme rencontrant les problèmes communs aux jeunes de leur génération. (…) Cette manière assimilatrice est aveuglée par les valeurs majoritaires qui privilégient la puissance intégrative de la famille, pilier de l’état, et de l’école, pilier de la formation du citoyen républicain. Ces jeunes ne sont pas malades au sens médical ou psychiatrique, ils ne sont pas handicapés, ils sont passagèrement des cas sociaux qui sont alors pris en charge par l’A.S.E. qui assure leur survie économique (logement, nourriture, argent de poche) et leur encadrement éducatif. La fréquentation quotidienne de ces jeunes révèle une problématique qui n’a pas de logement dans les nomenclatures identifiant les problématiques humaines. Ces jeunes sont habités par les effets de la rupture, ce qui n’est pas pris en considération »[2]

Si Visa-Vie est, à l’instar des jeunes pour qui nous proposons un accueil, incasable, alors il nous appartiendra d’accepter, de supporter d’être toujours à la marge, potentiellement toujours repoussé plus loin, et prendre le parti de « mourir », plutôt que de s’institutionnaliser pour perdurer à tout prix. Les enjeux ne sont bien évidemment pas comparables, mais nous pouvons penser au « mourir plutôt que de mourir » de Michel Foucault dans un entretien inédit avec Farès Sassine en 1979 [3].

C’est la déprime, tant pour Roland que pour moi. Que fait-on de cela ? Après quelques jours, il nous apparait évident qu’il faut reprendre le séminaire, pour « ne pas les laisser avoir le dernier mot », pour pouvoir continuer à dialectiser, à penser. Ne pas institutionaliser nos affaires, mais ne pas renoncer. Accepter de poursuivre comme nous l’avons commencé avec le Foyer de l’Enfance, de façon un peu souterraine, à la marge.

Le mot Interstice me vient, avec comme image les arbres ou les plantes qui poussent sur des rochers, dans des paysages arides ; ou dès que le béton offre une brèche dans son manteau étanche… Interstices : se tenir entre ; petit espace vide entre deux corps ; partie le plus souvent microscopique comprise entre les cristaux d’une roche. Dès qu’il y a des interstices, la vie pousse. Trouver les interstices, les soigner, les fertiliser. Voir la végétation interstitielle, généralement perçue comme une menace, un espace abandonné voire décadent. On cherche vite à reboucher les trous.

Joana nous parle des « Sans terre », (les déssolés, déracinés). Les Sans-terres sont les paysans d’Amérique Latine qui ne possèdent pas de terre à cultiver et se sont organisés en mouvement. Le néologisme Les déssolés, -les sans sol- inventé par Roland pour parler des « innocents », lui a été inspiré par Jackson Pollock. « En 1946, après Hiroshima et Nagasaki, Jackson Pollock aux prises avec une crise de survie qui le portait au bord de sa destruction, a occupé une grange à East Hampton. Alors seul dans sa grange, il a fait ce geste formidable dans l’histoire de la peinture. Il a mis la toile au sol et il a jeté la peinture sur toute la surface avec des pinceaux, des pots de peinture percés. Il inventait le dripping all over[4].” Cette expérience de Jack the dripper (le gicleur), nous a indiqué une voie pour cohabiter avec les « innocents ». Lacan les avait définis « comme ceux qui ne sont entrés dans aucune dialectique…ils se croient tout bonnement dans le réel »[5].

Détour, trouver d’autres voies d’accès, une petite fente pour se glisser, par la petite porte, la porte étroite, ou même pas une porte. Se faufiler. Fertiliser les interstices. Fabriquer, inventer des lieux de socialité éphémères qui supportent leur non-présence : rendez-vous manqués, « je ne saiT pas », « je parT » « c’est pas moi », et supportent de ne pas être pérennes ; comme des sculptures de glace, des châteaux de sable. Inventer des lieux où ils puissent butiner, papillonner, et pourquoi pas se poser. Inventer d’autres façons de répondre à leurs absences, par une Imprésence constitutante, active. Imprésence qui ne soit pas absence de notre part, mais une autre modalité de présence à l’autre.

Imprésence présentifiée par l’image des Cairns. Quand on quitte les chemins bien balisés du club vosgien pour se risquer en haute montagne, le marquage est souvent moins fréquent, moins officiel, mais il y a en général et heureusement des cairns. Quand il n’y en a pas, ça devient parfois périlleux. Les cairns, c’est l’image qui m’était venue, pour tenter de donner forme à une autre modalité de présence de l’analyste – mais tout aussi bien des éducateurs – quand l’autre n’est pas là, ou quand la présence en corps, est tout de suite en trop, insupportable. Comment « se retirer », y être mais de façon la plus ténue possible ? Une présence autre, qui tienne compte du terrain -souvent mouvant -sur lequel on se déplace, des paysages environnants et qui comme les cairns vont se constituer avec les petits ou gros cailloux qui se trouvent à proximité. Construction humaine, qui tient contre vent et marées, sans ciment aucun (donc modulable) et qui signe une présence qui se soucie de l’autre, même quand elle ne le voit pas.

Mais cette image ne peut suffire pour fabriquer des espaces discursifs, les « pousser » au transfert.[6] Quand pour eux « parler ne sert à rien », quand leur vie n’est pas prise dans une histoire, et que l’historiser ne sert à rien. Quand ils ne veulent pas voir de psy, « j’en ai marre des psy… » alors qu’il n’y a que des « psy » à Visa-Vie.

Paradoxe en effet : l’équipe de Visa-Vie est composée quasi exclusivement de psychologues et psychanalystes, mais les jeunes que nous accompagnons, dans leur ensemble, ne veulent pas voir de psy, ne veulent pas parler. « Ça sert à rien ; circuler, y a rien à voir, rien à dire ».  RAS / RAD.   Que fait-on ensemble s’ils « n’élaborent pas », « ne mettent rien en travail », « ne se posent pas de questions » ? Comment supporter, de nos places de psy, voire de thérapeutes ! qu’ils « ne parlent pas », « qu’ils ne parlent pas de ce qui fait problèmes, de leurs difficultés, de leur histoire » ; qu’ils ne nous parlent pas de ce dont on aimerait qu’ils parlent, même si on s’en défend. Parce que bien sûr, ils parlent ! Mais on peut d’ores et déjà se demander : mais qu’est-ce que parler veut dire ? Comment prendre en compte dans nos pratiques le blabla lacanien ?

Ils nous convoquent, voire nous imposent de lâcher sur nos habitus professionnels, de nous déloger de nos places, rôles, fonctions, habituellement bien définis, si nous voulons les rencontrer.

« Lâcher sur la parole », ou au moins, lâcher sur nos demandes latentes « d’élaboration », sur nos demandes plus ou moins conscientes « qu’ils parlent de ça ».    « Ça » : ce qui fait mal, l’histoire, les traumas… ce qui pose souci (à la société mais pas forcément, voire rarement à eux) : actes dits violents, viols, loupés de stages… Frustrant de ne pas pouvoir évoquer, « travailler » avec eux, leurs traumas, leurs comportements, leurs absences, leurs souffrances « psychiques », leurs violences… Lâcher sur la parole « élaborative », narrative…. Mais parler d’autre chose[7], faire avec le bla bla[8], les petits riens, les bribes de rien… bavarder papoter…autour d’un café, au commissariat, dans une salle d’attente, au bord d’un trottoir…Accueillir, écouter, entendre le murmure, la tonalité, la musicalité de ce bla bla qui n’est pas rien !

Développer une pratique de la papote, du bavardage, de la rencontre, qui ne passe pas par la reconstruction, du passé, par le souvenir, par l’historisation. Et supporter le silence aussi, supporter de juste être là, ensemble ou au moins dans une co présence possible tranquille, présence en-corps, chacun vacant à ses occupations (le téléphone étant pour les jeunes une des principales occupations).

Soigner l’ambiance, dans une sympathie amicale et une certaine légèreté. Pas de pathos dirait Roland.

Mais « Lâcher sur la parole », ou plutôt, lâcher sur une certaine forme de parole attendue d’eux, suppose que « ça parle ailleurs », qu’on parle ailleurs, comme on le fait là, quand on parle d’eux, quand on parle « pour eux », – parce que ce séminaire est avant tout pour eux – mais pas à leur place. A nous de parler donc.

Jorge Semprun, espagnol rescapé des camps à la fin de la 2ème guerre mondiale écrit : « Sans doute faut-il parler au nom des naufragés. Parler en leur nom, dans leur silence, pour leur redonner la parole ».[9]

Parler « pour eux », beaucoup. Inventer des dispositifs d’élaboration collective, en binôme, en équipe, dans ce séminaire, dans nos journées avec le Conseil d’administration, pour que ces échanges fabriquent un humus, un terreau, un terrain, sur ou dans lequel ils pourront puiser, se poser, prendre pied…Et éventuellement transférer du dire.

 

[1] Ce terme sera remplacé quelques années plus tard par les jeunes en situation complexe = cas complexe, ceux à la croisée de différents types d’institution.

[2] Roland Léthier, Quelles ruptures ?  à lire sur ce site

[3] Question qui sera reprise par Jean Allouch dans « Quand la liberté se soulève », voir son site et plusieurs autres ouvrages du même auteur

[4] Roland Léthier, Stratégies de survie, sur ce site

[5] Jacques Lacan, Séminaire Les Ecrits techniques de Freud, séance du 30 juin.1954

[6] cf séance 4 sur le Transfert, à lire sur ce site

[7] Cf Roland Barthes, séance du 20 janvier 1979, Le temps qu’il fait, préparation du roman | Revue Roland Barthes (roland-barthes.org)

[8] Cf Frédéric Worms Pourquoi parle-t-on autant de la pluie et du beau temps ? (Franceculture.fr)

[9] Jorge Semprun, l’Ecriture ou la vie, Gallimard, 1994

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