Que hacer cuando el hacer es como nada?

Présence ténue qui tient, porte, supporte.
Ça n’a pas (nécessairement) à marcher

02/11/2018
Sonia Weber

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Que hacer cuando el hacer es como nada?

Notes pour une intervention à la Maison des Adolescents

Cordoba – Argentina

 

Que hacer cuando el hacer es como nada?

Que faire quand le faire semble n’être rien ?

 

           « Mine de rien »

                                      « Rien de Rien »

« Ça n’a l’air de Rien »

                                                           « De Rien »

                             « Compter pour Rien »                                « On n’a jamais Rien sans Rien »

                                                                           « C’est Rien »

                                                                                             « Rien ne veut Rien Dire » Barthes

 « C’est pas Rien »

 « La vie ne vaut rien, rien, rien, la vie ne vaut rien, rien, rien, mais moi quand je tiens là dans mes deux mains éblouies les deux jolis petits seins de mon amie, là je dis rien, rien, rien, Rien ne vaut la vie ». A.Souchon

 

« Non, Rien de Rien,

Non, je ne regrette Rien,

Ni le bien, qu’on a m’a fait,

Ni le mal…Non rien de rien,

Non je ne regrette Rien » E .Piaf

 

Les intellectuels ? « Ils sont le déchet de la société, le déchet au sens strict, c’est-à-dire, ce qui ne sert à Rien, à moins qu’on ne les récupère ». R.Barthes

 « Ces petites choses qui ne sont pas sensationnelles et que je veux rafler à même la vie ». R.Barthes

 

La valeur du Rien est ambiguë. Selon le contexte, rien est soit le néant, soit peu de chose, soit quelque chose. Étymologiquement, rien vient de rem, (accusatif de res) : la chose. Originellement rien c’est donc « quelque chose », mais un glissement sémantique l’a amené vers « aucune chose ». Comment savoir alors si rien, c’est rien, ou quelque chose quand même ? Comment donner valeur aux petits riens, les prendre en compte, pour qu’ils ne comptent pas pour rien. Parfois, c’est la somme, l’addition ou multiplication de petits riens qui font qu’un jour ça devient quelque chose, qu’il se passe quelque chose. En positif, comme en négatif. « On peut acheter quelque chose avec rien ! En le multipliant ! Une fois rien, c’est rien ! Deux fois rien c’est pas beaucoup ! Pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose! …Et pour pas cher ».  Raymond Devos

On méconnait trop, parfois les effets de microtraumatismes qui peuvent engendrer plus de dégâts qu’une grande secousse ou un grand coup. Des petites attaques répétées par exemple, des petites remarques, vexations qui en soit ne sont rien, ne méritent pas que l’on s’y arrête mais peuvent conduire à l’effondrement ou une réaction violente. Comme un pont ou une construction peut s’effondrer à force de petites, de micro-secousses ou fissures… Mais pris un à un, ils ne valent rien. Ou du moins, on ne les calcule même pas. Ni du côté de « l’autre », ni de notre côté. On ne calcule pas une lumière dans les yeux, différente de ce qu’on a l’habitude de repérer dans ce jeune, ou du fait qu’il ait relevé la tête autrement, ou n’ait pas injurié alors qu’il le fait si souvent…Mais on compte pour rien, ou peu, le fait qu’on a passé un petit moment tranquille avec un jeune alors que c’est inhabituel et qu’on était bien ensemble ; ou que tous les jours, accueillir malgré le fait que rien ne bouge, c’est pas rien. Pas rien de supporter « qu’il ne se passe rien », sans (trop) d’impatience, d’agacement…. Comment compter, calculer ces tous petits riens qui font la vie. En relever les traces, les signes, les indices (comme dans les polars) de micromouvements parfois, invisibles à l’œil de celui qui veut des faits, des preuves tangibles d’avancées, de progrès manifestes. Mais qui sont signes et peuvent faire signe, appel quand on peut supporter d’être dans une position de non-vouloir- saisir, de non-maîtrise, et qu’on peut donner congé, comme nous invite Barthes à l’interprétation.

Le rien dans la relation à l’autre fait appel me semble-t-il à la question de la présence, d’une présence ténue.  Ténue- t’es nu : ça a à voir avec le dénuement. Présence légère, presque imperceptible parfois, qui nous expose, sans armes ni bagages : sans pouvoir, sans savoir. Venir avec rien, si ce n’est notre désir d’être là et soutenir ce qui pourrait advenir tout en acceptant par avance que ça puisse ne pas fonctionner. En douceur et discrétion. Présence qui laisse place au silence, d’un silence qui contient, qui réchauffe. Présence ténue mais qui tient, porte, supporte. Présence ténue, discrète, qui passe par une « extrême douceur », « quand parler va sans dire ». À Visa-Vie présence ténue, qui tient contre vents et marais, dans la proximité des guerres et ravages qui les dévastent parfois. Dans un travail de permanence, de convivialité, d’amitié. Et qui peut introduire à une pratique de la parlotte ou de la papotte. Mais tout ça c’est très gentil, très beau et éventuellement facile à dire. On peut faire l’Éloge du Rien, de l’éphémère, des mouvements imperceptibles. En attendant, il y a des réalités concrètes, des exigences institutionnelles. Et le besoin pour chacun d’avoir le sentiment, au moins à certains moments, voire le plus souvent, que ce que l’on fait ne sert pas à rien ; que ce que l’on fait n’est pas inutile, n’est pas rien ; et ne pas avoir l’impression que ça n’avance pas, qu’au bout du compte on ne sert à rien ou qu’on se fatigue pour rien. Souvent on me demande : « Tu arrives à quelque chose, avec tes jeunes ? ». « Ça marche ?»  Non. Très souvent « ça ne marche pas », mais ils nous font marcher, voire courir, ou ils nous baladent ou mènent en bateau. Surtout si la question est posée par rapport à la question de l’insertion sociale, ce qui est la demande principale (accès à une formation, un travail, retour à l’école, …). Mais « ça ne marche pas », par rapport à quoi ? Faire, quand on travaille, c’est faire quelque chose, pour arriver à quelque chose. Il y a toujours une visée, même si c’est juste une direction et pas des objectifs prédéfinis. Et ça rejoint à mon avis la question de l’utilité, de l’efficacité. Inutilité, inefficacité sont des sentiments d’insuffisance, de mise en échec voire de dévalorisation. C’est difficile. Il me semble important alors quand « ça ne marche pas » de voir, revoir, ce qui ne marche pas comme on l’aurait voulu ou prévu. Par rapport à quoi donc ? Est-ce parce qu’on s’y prend mal et qu’il faut garder la visée, mais inventer alors d’autres manières d’y être, de faire, adaptées à chacun ? Ou est-ce parce que la visée n’est pas bonne, les objectifs inadaptés, incongrus ? Ou parce que ce vers quoi on voudrait aller, ce qu’on voudrait faire, ou faire faire et réussir, sont « mes objectifs », ou ceux de l’institution, « mes attentes », mon idée de ce qui serait bien pour l’autre…Et que l’autre, celui dont on s’occupe il ne veut pas, ne peut pas aller vers ça. Alors d’une façon ou d’une autre ça résiste, ça insiste à ne pas avancer, les échecs se répètent…

Comment lâcher ou supporter de revoir la copie et de laisser celui que nous accompagnons, prendre les choses en main, nous indiquer le chemin nous laissant découvrir le chemin qui se fait en marchant, avec lui, au lieu de l’avoir pré écrit ? Pour moi l’exercice est encore plus délicat quand, aux problématiques « subjectives », « individuelles » se rajoutent les contraintes du social et donc des impératifs extérieurs à Visa-Vie, aux jeunes et au dispositif…Accepter aussi que le jeune puisse ne pas être prêt ou ne pas vouloir accepter de faire avec ces contraintes imposées, et se retrouve en galère, malgré « tous nos efforts ».

Enfin, il me semble important d’intégrer que nous ne sommes pas tout-puissants, que tout ne passe pas par nous, et que quoique nous ayons fait, ça ne marchera peut-être pas, ça n’a pas à marcher nécessairement. Sans que ce soit un échec, ni que ce soit la faute de la personne accompagnée ou sa famille… « Interroger », « vérifier » qu’on a tout fait, ou au mieux, ou le moins mal possible, en intégrant la part qui nous échappe et nous échappera toujours. Parce que l’essentiel n’est peut-être pas tant que « ça marche » « mais que « ça vive ». Et nul ne peut dire pour un autre ce que serait pour lui une vie bonne, ni une vie qui mérite d’être vécue.

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